Calpe, la colonisation moderne

Sur la pointe de la Costa Blanca, en bord de Méditerranée se jette un immense rocher. C’est le Penon de Ifach, symbole d’un village devenu station balnéaire en l’espace de 20 ans.

Il est 5h30. Les tracteurs retournent le sable et déminent la plage des mégots de la veille. Les premiers coureurs s’emparent du patio, vaste promenade reliant le Penon au quartier de Maryvilla sur environ 7km. Le lever du soleil justifie à lui seul les couleurs du drapeau espagnol. Ici, à Calpe, il fait déjà chaud. Les bars touristiques n’ont pas encore ouvert. De toute façon, à cette heure-là, les Anglais ronflent et les Français décuvent. Le Camaleon, boîte de nuit légendaire installée sur l’autre versant du patio, vient de refermer ses portes. A ce propos, les murets de la promenade sont jonchés de cadavres de bières. Ça fait partie du paysage matinal.

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Une soirée dans le vieux Calpe. Crédit : Maud KOFFLER

A 6h, les cafés du centre-ville sont ouverts. Les Espagnols ont leurs habitudes. Jus d’orange et tartine de tomate aux herbes généreusement garnie de jambon serrano et de fromage fondu. Un festin pareil, ça se mérite. Alors il faut gravir la rue Gabriel Miro pour atteindre El Cafe. Généralement, c’est le rendez-vous des commerçants avant l’ouverture des boutiques. C’est aussi la frontière entre le vieux Calpe et le nouveau, entre les immeubles et les villas. Plus on descend, plus les tours montent. Des centaines de maisons ont été rasées pour permettre ces chantiers. On détruit tout à coups de mondialisation. Les habitants de Calpe ont dû s’adapter. Certains se sont retranchés dans les premières constructions modernes, les plus solides. D’autres sont partis. Les petits bars de la vieille ville ferment tout à tour. L’année dernière, Mercedez a dû mettre la clé du Mediteraneo sous la porte. « Si je reste ici, je ne peux plus vivre. Je ne peux pas attendre toute l’année que juillet arrive pour n’avoir que 10 clients par soir. Je récupère un bar à Alicante. »

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Calpe plongé dans la nuit, vu de la digue. Crédit : Maud KOFFLER

Aux mois de juillet et août, les plages deviennent inatteignables. Des centaines de milliers de touristes débarquent de toute l’Europe, de l’Asie et du continent nord-africain. On ne parle plus espagnol. Les Français sont omniprésents et leur réputation est à la baisse. Il y a 30 ans, certaines familles françaises investissaient dans des villas pour les sauver. Aujourd’hui, on n’achète plus, on loue. A ce propos, la plupart des immeubles sont vides ou inachevés. Manque de moyens, prix élevés… l’ancien maire de Calpe était souvent qualifié de mafieux pour ses dépenses invraisemblables et ses promesses démesurées. Il est entre autres responsable de la destruction des plus illustres paysages de la côte et de l’endettement de la petite ville. Des cartes postales, il ne reste maintenant qu’un vieux moulin en bord de mer, surplombé du Penon. Celui-là, on ne l’aura pas. Quoique…

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Calpe d’antan.

Heureusement, les traditions restent. Lorsque les vachettes sont lâchées dans les rues bondées, les étrangers se font souvent rappeler à l’ordre. On ne joue pas avec la tradition. Lancer des canettes de bière sur les bêtes en furie ne fait pas partie des règles. Encore un Français. Il y a ensuite le défilé de chars. Une centaine d’adultes et d’enfants déguisés descendent la rue Gabriel Miro dans une fanfare de paillettes et de musiques. La reine de Calpe (sorte de miss France locale) déclenche le feu d’artifice qui annonce le début des festivités. 20 minutes d’extase face à la Méditerranée. Des milliers de personnes assistent au spectacle, entassées sur la plage.

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Une vachette est lâchée dans la rue. Crédit : Maud KOFFLER

Dans les boutiques, l’accueil est de moins en moins chaleureux. Les commerçants en ont assez des touristes qui ne respectent rien. S’ils ne le disent pas, ils le font comprendre. A cet affront s’ajoutent les vols. Les vendeuses font la police à l’entrée des magasins de plage. « Ce sont vos lunettes de soleil ? Vous êtes sûre que vous ne les avez pas prises ici ? » A peine désagréable. Il faut aller se perdre dans une rue adjacente pour rencontrer des commerçants typiques. Là où l’inconnu est le bienvenu, surtout s’il sait dire quelques mots en espagnol. ¡ Mi abuela piensa que esta camisa no es para su edad !

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Un enfant rince ses jouets de plage en fin de journée. Crédit : Maud KOFFLER

Bien sûr, Calpe garde son charme. C’est ce qu’on se répète, ça rassure. La gastronomie y est culminante. Joël Robuchon y passe d’ailleurs ses vacances, quasiment chaque été. Il vient aux vachettes en chemise blanche. Il découvre les nouveaux restaurants et navigue à vive allure.

Paquita, 80 ans, regarde ces changements avec un œil nostalgique. Elle se souvient de ces années durant lesquelles son époux, Manolo, retapait les petites villas abîmées par le sable et le vent. Maintenant, il faut des bras de fer et de la colle pour cacher la modernité qui tombe en épave. Sacrée évolution.

Maud PROTAT-KOFFLER

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