Mon pays, c’est Johnny

La sortie de cet album apparaissait comme l’héritage sublime du Taulier, loin des tumultes familiaux, des querelles pitoyables et des décharges calomnieuses. Que reste-t-il de l’unité nationale ?

6 décembre 2017. Johnny s’effondre dans les bras fébriles de son épouse, implorant une dernière fois les cieux ouverts d’avance, la crainte au corps, le corps enclin, le coeur cessant. Le Taulier disparaît… La France s’endeuille sans consentement. C’est ça, l’amour ; Etreintes Fatales d’un peuple qui l’avait / qu’il avait tant aimé.

L’Assemblée Nationale se mure, la télévision se débride et les élites se réconcilient avec le peuple. A l’Unesco, la Garde Républicaine interprète Quelque chose de Tennessee tandis que Michel Drucker explose en sanglots sur France 2. La brigade motocycliste de la Police Nationale forme un ultime « JH », les Sapeurs Pompiers de Paris se mettent au pas sur le Pénitencier, les stations de métro diffusent ses chansons, les pianos de gare ne résonnent que pour lui… Pas une émission, pas un discours, pas un concert n’oublie son nom. Oui, la France pleure Johnny Hallyday, elle le réclame, elle le regrette. Figure familiale et spirituelle, Johnny était l’idole christique de ces foyers abandonnés par le culte de la politique et de la science infuse. Son verbe « aimer », c’était « chanter ». Et il chantait sans réserve en se consumant sans arrêt. C’était le bon temps, le bon temps du rock’n’roll.

Mais voilà, ce que Johnny a donné, le sarcasme médiatique l’a repris. Il doit bien y avoir une fable pour conter l’avidité de quelques vautours rôdant au-dessus d’un demi siècle légendaire. Johnny est ainsi devenu la carcasse désacralisée d’une famille qui prétendait l’aimer au préjudice de quelque héritage. De son vivant, il veillait à ne jamais priver quiconque de sa bienveillance ou de son argent : ça n’a pas suffi. Ses amis, il en prenait soin plus que de lui-même : s’en souviennent-ils ? Laetitia a vu juste en le privant de quelques déboires financiers, en restreignant ses fréquentations, en le protégeant des faux semblants. Eut-il nécessairement fallu reconnaître en de telles décisions une volonté de s’accaparer sa fortune ? Après 20 ans de vie commune, le doute a toutes les raisons de subsister.

Johnny était désordonné et démesurément instable, à l’image de son testament. Mais c’était un décisionnaire d’une lucidité exigeante, et personne n’a jamais eu le cran d’affirmer le contraire. Seulement, pourquoi pencher vers la vérité des faits quand la vulgarité des sentiments peut faire couler tant d’encre ? Alors puisque le temps est propice aux détournements d’esprits et d’intérêts, fixons les choses une bonne fois pour toutes et sans langue de bois, quelle qu’en soit la portée. Johnny Hallyday a voué son existence à vaincre ses démons par la plus loyale, la plus sensée et la plus noble des passions : l’amour. Il s’est ruiné plusieurs fois à trop donner, à trop y croire, à trop rêver. Il n’avait aucune mesure, aucune limite, aucune notion de ce que rapportait un concert… Il ne comptait pas les billets, il comptait chaque regard, chaque larme, chaque cri, chaque « je t’aime » au-delà du raisonnable. Il succombait à tout, au pire et au meilleur. Un jour, il a aimé, un jour, il a perdu. Il a voulu mourir, revivre, traverser les States, traverser les foules, jamais en panne, jamais rassasié, jamais seul. Tout ce qu’il avait, il l’a donné. Son héritage, c’est l’amour. Son pays, c’est l’amour. Qu’importent les dires, les envies, les complexes des unes et des autres : Johnny n’était pas un homme à corrompre. Rien ne change, hier est aujourd’hui : Johnny a joué, il a gagné.

A la veille de son retour posthume, le Taulier reste au-dessus de toute gloire et de toute abomination. Trahi par la postérité, il pourra compter sur ceux qui, toujours, le suivirent au détriment de tout et sans jamais le renier. L’enfant de la Trinité ne s’est jamais trompé de famille.

Maud PROTAT-KOFFLER pour Boulevard Voltaire

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